"Là! c'est de la Musique" programmation 2022 ET LA TERRE SE TRANSMET COMME LA LANGUE

Dernière mise à jour : 28 juin


À la lettre E de notre répertoire non exhaustif il y a entre “Écrire” et “Exil”, le titre du spectacle qui se jouera dans la Cour du Collège Vernet le 14 juillet à 18h et 21h, “Et la terre se transmet comme la langue “ donné par Franck Tortiller - génial vibraphoniste et compositeur de jazz français - et Elias Sanbar - traducteur des écrits de Mahmoud Darwich - tous deux largement documentés dans les descriptifs de la programmation du 76e Festival d'Avignon, puisque c'est en co-accueil que nous recevrons ce spectacle dans le cadre et la cour de Là ! c'est de la Musique. J'ai choisi de m'attarder un temps encore à la lettre “D” et de vous parler de Mahmoud Darwich et surtout de le laisser parler avec quelques extraits de ces poèmes dont la beauté m'ont laissé sans voix.

Mahmoud Darwich est né le 13 mars 1941 à Birwa près de Saint-Jean-d’Acre en Palestine.

En 1948, son village est détruit par les forces sionistes et sa famille se réfugie au Liban. Mais il revient clandestinement la même année en Palestine pour y faire ses études.

Il commence très jeune une carrière de journaliste tout en publiant ses premiers poèmes. Engagé dans le combat politique, il milite dans le parti communiste israélien, ce qui lui vaut d’être emprisonné à plusieurs reprises de 1960 à 1970 et d’être assigné en résidence à Haïfa. Mahmoud Darwich quitte Israël en 1971 et choisit de s'exiler d'abord au Caire, puis à Beyrouth, à Tunis et Paris. Membre du comité exécutif de l’OLP, il démissionne en 1993 et partage son temps entre Amman et Ramallah.

Il s'est éteint le 9 août 2008 à Houston, Texas.

Mahmoud Darwich est unanimement considéré comme l'un des plus grands poètes arabes contemporains et c'est probablement le poète arabe le plus lu et le plus traduit dans le monde. Auteur de plusieurs ouvrages maintes fois réédités, il est devenu le porte-parole de tout un peuple.

La découverte de l'Autre, l'exil à l'intérieur d'un pays qui n'est plus le sien et l'engagement dans la vie politique marqueront profondément les premières œuvres de Mahmoud Darwich. Six recueils de facture lyrique imprégnés d'un romantisme prononcé vont d'abord l'imposer comme poète révolutionnaire et chantre de la résistance. La bien-aimée, nommée Rita dans La Fin de la nuit (1967) et Les oiseaux meurent en Galilée (1970), la mère et la terre-patrie dans les recueils Feuilles d'oliviers (1964), Amoureux de Palestine (1966) et Ma bien-aimée se réveille (1970) sont souvent savamment fusionnées. Loin de toute référence idéologique, la résistance se nourrit ici des images puisées dans la vie quotidienne. Conscient de son rôle de poète, Darwich prône une écriture largement accessible.


À partir de 1970, Mahmoud Darwich intègre pleinement le mouvement culturel arabe et y trouve un espace à la mesure de ses ambitions. Deux motivations animent alors sa vision poétique : la première s'inscrit dans la continuité d'un lyrisme de plus en plus collectif, voire universel, la seconde se fonde sur la rupture. Voulant se défaire de l'étiquette de «  poète de la résistance  », Darwich multiplie les expérimentations. Son objectif est alors davantage la recherche d'une perfection esthétique que le reniement d'une production antérieure. Ce projet poétique innovateur débute avec Je t'aime ou je ne t'aime pas (1972) et Telle est son image et voici le suicide de l'amant (1975) où une nouvelle architecture du poème est mise en œuvre.

La guerre libanaise déclenchée en 1975 et le départ de Beyrouth en 1982 vont réanimer le sentiment de l'exil et constituer l'arrière-plan d'une poésie associant lyrisme et épopée. Le recueil Noces (1977) confère à la tragédie palestinienne sa dimension arabe et humaine. Le départ en bateau de Beyrouth, sous la pression des Israéliens, fut une blessure à l'origine de plusieurs poèmes et recueils. Éloge de l'ombre haute (1983) est un adieu au Liban et aux Libanais. Dans le recueil Siège des louanges de la mer (1984), la "mer" est une métaphore reprenant le thème de l'exode. Désormais Beyrouth, synonyme de blessure et lieu d'amour, hantera l'univers du poète.

BÐ)


La terre  nous est étroite.

Elle nous accule dans le  dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer.

  Et la terre nous pressure.

Que ne sommes-nous son blé, pour mourir et ressusciter.

  Que n’est-elle notre mère pour compatir avec nous.

Que ne sommes-nous les images des rochers que notre rêve portera,

Miroirs.

Nous avons vu les visages de ceux que le dernier parmi nous tuera dans la dernière défense de l’âme.

  Nous avons pleuré la fête de leurs enfants et nous avons les visages de ceux qui précipiteront nos enfants par les fenêtres de cet espace dernier, miroirs polis par notre étoile.

Où irons-nous, après l’ultime frontière ?

où partent les oiseaux, après le dernier ciel ?

où s’endorment les plantes, après le dernier vent ?

  nous écrirons nos noms avec la vapeur carmine, nous trancherons la main au chant afin que notre chair le complète.   

Ici, nous mourrons.

Ici, dans le dernier défilé.

Ici ou ici, et un olivier montera de notre sang.

La terre nous est étroite et autres poèmes, 1966-1999


Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie :

l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour,

l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte

et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants.


Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie :

la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.


Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie :

sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine.

Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

La terre nous est étroite et autres poèmes, 1966-1999